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Le développement durable

Le rapport Bruntland en 1987 est à l’origine du fameux « développement durable ».

Sa définition est la suivante : « Le genre humain a parfaitement les moyens d’assurer un développement durable, de répondre aux besoins du présent sans compromettre la possibilité pour les générations à venir de satisfaire les leurs. » Le rapport souligne que le « développement durable implique certes des limites » mais précise que celles-ci ne sont pas absolues et que « […] nous sommes capables d’améliorer nos techniques et notre organisation sociale de manière à ouvrir la voie à une nouvelle ère de croissance économique. »

Toutes les contradictions finalement du concept de « développement durable » se retrouvent dans la définition originale de ses promoteurs. Comment déterminer les « besoins du présent », et encore mieux ceux des « générations à venir » pour le « genre humain »? Est-ce le droit à chacun d’avoir une voiture, un écran plat, un frigo… ou faut-il déjà assurer à chacun de manger à sa faim et de disposer d’eau potable ? Le rapport Brundtland ne s’est pas risqué à hiérarchiser les besoins et encore moins à s’engager sur un calendrier d’exécution. Mais il a été clair dans les moyens et l’ambition affichée « [d’] ouvrir la voie à une nouvelle ère de croissance économique ».

Là finalement, la commission Brundtland, créée par l’Assemblée générale des Nations unies, répond à la demande de son sponsor : donner un nouvel élan au concept de « développement », et surtout ne pas remettre en cause la « croissance économique », à la source pourtant de la crise majeure actuelle. Le « développement durable » n’est que la poursuite du « développement », qui lui-même signifie toujours plus de croissance économique.


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Les dirigeants politiques et économiques ont parfaitement saisi l’opportunité offerte de poursuivre les affaires tout en semblant répondre à l’inquiétude écologique grandissante.

Ainsi Nicolas Sarkozy et François Hollande sont en phase pour déclarer respectivement :
« Le développement durable, c'est pas moins de croissance, c'est plus de croissance ! »
« Nous voulons relancer la croissance. Notre premier objectif est de faire repartir l’économie française en améliorant le pouvoir d’achat pour soutenir la demande, en modernisant notre appareil productif pour stimuler une offre compétitive et en faisant du développement durable et des économies d’énergie les nouvelles frontières de la croissance française. »

De même, les entreprises peuvent déclarer benoîtement :
« Nous pouvons fabriquer du béton en étant respectueux de la nature. »Bertrand Collomb, président du groupe Lafarge et président du club des entreprises pour le développement durable.

« Une première idée forte nous guide depuis toujours : il ne peut y avoir de développement durable sans croissance économique durable. L'Oréal a connu pour la vingt-et-unième année consécutive une progression à deux chiffres de son résultat opérationnel. »Linday Owen-Jones, PDG de L'Oréal

« Il faut admettre le développement durable pour ce qu'il est : une conciliation dynamique de la croissance économique et de la défense de l'environnement. »Henri Proglio, PDG de Veolia Environnement

« Comme aurait pu dire monsieur de La Palice : il ne peut y avoir de développement durable sans développement. »Jean-Cyril Spinetta, PDGd’Air France KLM.

Au fond comme le dit justement Michel-Edouard Leclerc, PDG du groupe Leclerc : « Le terme [développement durable] est tellement large, mis à toutes les sauces, qu'à l'exemple de Monsieur Jourdain, tout le monde peut le revendiquer. Et puis, c'est vrai, c'est un concept à la mode. Tant dans le monde des entreprises que dans tout débat de société. Et alors ? De tout temps, les marchands ont su récupérer les bons slogans. »

Le développement durable est finalement une bannière commode. Pour le monde économique et politique, elle permet de ne pas toucher à la logique du profit et à la croissance économique, et de prendre la posture du fervent défenseur de la nature. Pourquoi s’en priver ?
De fait, les entreprises les plus concernées par les dégradations environnementales, affichent souvent le plus fort leur foi dans le développement durable. En même temps, pour beaucoup d’autres personnes sincères, le développement durable incarne un monde idyllique offrant tout à la fois croissance économique et matérielle, préservation de la nature et de toutes les espèces, et l’épanouissement de chaque habitant de la planète. Le problème, c’est que vouloir cela rejoint la quadrature du cercle, ou selon la bonne formule populaire « vouloir le beurre et l’argent du beurre » : « croissance économique », « préservation de la nature », et « épanouissement pour tous», sont parfaitement antinomiques et incompatibles.

Le rapport Bruntland a voulu faire le grand écart entre les intérêts économiques des uns et les bons sentiments des autres.
Le monde étant dirigé aujourd’hui par l’économie, le principe dit de réalité, ou le réalisme économique, a prévalu et maintenu logiquement les politiques sur la poursuite de la croissance économique. Les résultats obtenus depuis que le concept de développement durable a été lancé en 1987 traduisent l’impasse du modèle. La planète va de plus en plus mal, alors qu’on n’a jamais eu autant de déclarations d’intentions et de bons sentiments affichés pour la sauvegarde de la planète et de ses espèces vivantes.

Plutôt donc que de s’accrocher à un concept, à connotation peut-être positive et généreuse pour certains, mais de fait totalement récupéré par le système et les pratiques actuelles, mieux vaut s’en débarrasser pour deux motifs, et chacun suffit.

Le premier, c’est que dans « développement durable », ce n’est pas tant le mot « durable » qui pose problème, que celui de « développement ».
Comme le résume bien la politologue Marie-Dominique Perrot, "Par une transformation systématique de la nature et des relations sociales en biens et services marchands [...] le développement apparaît comme la plus vaste et la plus englobante entreprise de dépossession et d'expropriation au profit de minorités dominantes qui ait jamais existé".

Le second motif, c’est de sortir de l’abri commode des bannières donnant bonne conscience, et des débats stériles pour savoir si nous nous y rangeons ou pas.
Nous aimons bien dire que nous sommes « pour » ou « contre », que se soit une personne, un camp, une étiquette, etc.
Il faut sortir de ces logiques duales et à la fin puériles. L’urgence des enjeux nous obligent à mettre en cohérence nos « bons sentiments » et nos pratiques. Chacun est concerné et porte une part de responsabilité dans le désastre. Seules les pratiques maintenant peuvent nous sauver et seront notre juge de paix.
Là, nous pourrons nous retrouver collectivement concrètement, bien mieux que derrière une bannière aussi séduisante que soit celle du « développement durable ».

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