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Réaction à la chronique de Hervé Kempf sur le dimanche travaillé
le 04/02/2009

Les articles écrits par le journaliste Hervé Kempf sont souvent pertinents et nous interpellent intelligemment sur notre modèle de société.

La dernière chronique « Le dimanche de M. Bertrand » paru dans le Monde du 1er février 2009 ne fait pas exception à la règle.
Les formules en conclusion sont courageuses et vont à contre courant de l'air du temps, tels que « Travailler moins pour limiter son impact écologique », « Travailler moins pour faire autre chose de son temps », ou « Partager le travail »...

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Une seule fausse note lorsque le journaliste propose de « travailler moins pour gagner autant » sous le prétexte de l'augmentation de la productivité moyenne de 2% depuis 20 ans en France.

Si on se place dans la logique de la compétition économique mondiale, la proposition n’est pas crédible. L'augmentation de la productivité est valable aussi pour nos alter ego chinois, et sans que leurs conditions sociales aient beaucoup changé depuis 1980. Le salaire horaire d’un ouvrier français est environ 17 fois supérieur à celui de son homologue chinois.
A l'heure de la mondialisation, il est impossible de vouloir maintenir le même salaire tout en travaillant moins.

Sur le « travail », le véritable enjeu est donc de sortir du paradigme dominant, c'est-à-dire celui du primat de l’économie sur la vie. Hervé Kempf souligne avec justesse que « si on travaille toujours plus, on fabriquera et on vendra toujours plus, et on polluera toujours plus. Cela s'appelle la crise écologique.» Entièrement d’accord.
Dans le fil droit de ce raisonnement, le journaliste aurait pu rajouter « si on continue à gagner autant, on consommera autant, on fabriquera donc toujours autant, et on polluera toujours autant. » Or l’empreinte écologique moyenne des français étant équivalente à 3 planètes, elle n’est pas tenable à terme.

Il est temps de revoir notre rapport à l’argent et à la consommation, et de s’interroger sur la finalité du fameux travail salarié dans l’économie globale.

Pour bien comprendre l’impact écologique de chaque acte de production (ou de chaque acte de consommation, l’un ne va pas sans l’autre), il faut rappeler une loi de la thermodynamique non pris en compte par la plupart des économistes, qu’ils soient libéraux, réformistes ou marxistes. Il s’agit de la 2ème loi, dit loi de Carnot qui introduit la notion d’entropie.
Einstein la considérait comme la plus importante de la physique.

La fabrication d’un produit quelconque s’accompagne d’une déperdition d’énergie, devenue inexploitable, et augmente le désordre, ou l’entropie, de tout système fermé. La planète peut être considérée comme un système relativement fermé. Relativement, car il y a des échanges avec le reste de l’univers, notamment avec le soleil. Par ailleurs la vie organique peut contribuer à recréer de l’ordre, à travers entres autres l’énergie métabolique fournie, et donc réduire l’entropie globale.
Les interprétations autour de l’entropie et de ses conséquences sont nombreuses et complexes.
Mais il est certain que nos activités industrielles depuis 2 siècles ont considérablement accéléré le processus d’augmentation de l’entropie. Le réchauffement climatique, les déséquilibres écologiques en sont les conséquences visibles.

Pour diminuer l’entropie de la planète, il faut réduire de manière drastique les échanges économiques mondiaux, revenir à des productions et des consommations essentiellement locales, à base de technologies « douces », c'est-à-dire des technologies produisant une faible entropie.

L’exemple de l’agriculture est tout à fait représentatif du retour en arrière à effectuer dans ce sens. Les derniers tracteurs ont augmenté très significativement la capacité de production d’un agriculteur, mais ils l’ont fait à un coup exorbitant et insupportable pour la collectivité et la nature. Suppression de centaines de millions de paysans, destruction de l’environnement, bilan économique catastrophiques (subventions massives), et entropie monstrueuse. Un agriculteur, utilisant un tracteur pour cultiver 300 hectares avec force engrais et produits chimiques, dégage une entropie considérable, au contraire, sur une surface équivalente, de plusieurs centaines de paysans utilisant la traction animale sur leurs petits lopins de terre. Dans le cas d’un paysan utilisant son énergie additionnée à la force animale, l’entropie peut être considéré comme nulle, voire négative. On peut alors parler d’une agriculture durable au contraire de l’agriculture moderne et intensive.

En résumé, la distance et les technologies sophistiquées augmentent l’entropie et le chaos de notre planète. A l’inverse, la proximité et les technologies simples – ce qui ne veut pas dire qu’elles manquent d’ingéniosité – dégagent une entropie faible, voire négative. Notre rapport au travail et à la consommation doit être revu avec cette nouvelle perspective.

Pour revenir aux 1ère propositions de Hervé Kempf, « Travailler moins pour limiter son impact écologique », « Travailler moins pour faire autre chose de son temps », oui bien sûr, car le temps gagné permet de s’adonner à la « vie contemplative », pour reprendre la formule de la philosophe Hannah Arendt (car nous ne sommes pas là que pour être « productifs »), mais également pour occuper le champ de la « vie active » différemment.

Lorsque le temps gagné permet de faire de l’auto-consommation (à travers un potager ou des arbres fruitiers, même modestes), de l’auto-construction (du bricolage ou de la fabrication de sa maison avec des matériaux écologiques et locaux), on dégage tout à la fois une entropie faible, et on fait des économies d’argent qui permettent d’envisager une réduction possible de son salaire, proportionnelle à la réduction de son temps de travail salarié.

Faire cela, c’est regagner son autonomie. C’est limiter sa dépendance au travail salarié, le plus souvent aliénant dans l’économie de marché.

Regagner son autonomie économique permet d’envisager sereinement une réduction de son salaire et de sa consommation. Ce n’est pas du tout facile à faire, mais il faut avoir le courage de l’envisager, car c’est probablement une des clés principales de sortie de la crise multiforme et ultime de notre époque.

La chronique de Hervé Kempf paru dans le Monde du 1er février 2009

Le dimanche de M. Bertrand

Xavier Bertrand est un homme important, responsable, décideur. Pas le genre de personne à perdre son temps. Ex-ministre du travail, le voilà responsable de l'UMP.

En décembre 2008, à l'Assemblée nationale, il défendait le travail du dimanche : "Les amendements que défendra le groupe socialiste tendront tout simplement à invoquer la sauvegarde du droit au bonheur des tournois de belote, des tournois de fléchettes, des concours de majorettes ou de la pratique de la musculation !" Et de continuer : "Les amendements que vous défendrez viseront à soumettre les dérogations à l'avis du club d'échecs local, du club de natation ou d'arts martiaux !"

Ah, Monsieur Bertrand ! Dans votre mépris pour les joueurs de belote et les majorettes, vous oubliez un nombre considérable d'activistes du dimanche qui revendiquent, comme vous le dites, le droit au bonheur : tous ceux qui font l'amour le matin, qui se prélassent au lit, qui lisent le journal en pantoufles, qui vont à la messe, qui prennent longuement un bain, qui courent dans les bois, qui cuvent la fête de la veille, qui causent avec leurs enfants, qui jouent du trombone, qui ne font rien, qui rêvent, qui vont distribuer des tracts sur le marché, qui...

Vous avez raison, où irions-nous si on prenait garde au droit au bonheur de tous ces gens-là ? Si, en démocratie, on prêtait attention aux "gens ordinaires", selon la formule de George Orwell ? Les gens ordinaires ne rêvent pas d'être président de la République.

Imaginons un dimanche idéal selon M. Bertrand. Lever 8 heures. Café, chemise, rasage, baiser aux enfants, on se dépêche, il faut aller à la zone commerciale dès l'ouverture pour bénéficier de la super-promotion sur les nouveaux dézingueurs à roulettes qui font fureur au bureau.

On s'enfourne dans le break avec les gamins, on galope dans les allées de l'hypermarché, on achète. Joie. Midi. La fête continue : on va au fast-food de la zone, avant de foncer chez Eurodisney. Les mots manquent pour dire l'extase qui saisit alors la famille. Retour dans les embouteillages. Pas grave : derrière, les gamins jouent sur les jeux vidéo achetés le matin (il y avait une super-promo).

Le soir arrive. Monsieur étudie un dossier, couche les enfants, regarde la télé, pour se détendre. Demain c'est lundi : on n'aura pas le temps d'aller au magasin.

Monsieur Bertrand, si on travaille toujours plus, on fabriquera et on vendra toujours plus, et on polluera toujours plus. Cela s'appelle la crise écologique.

Depuis vingt ans, en France, la productivité du travail a augmenté en moyenne de 2 % par an. Cela signifie qu'avec la même quantité de travail, on produit toujours plus.

Donc, si l'on veut limiter notre impact écologique, on doit travailler moins. Travailler moins pour gagner autant, et faire autre chose de son temps : parler, échanger, discuter, rêver, donner. Non seulement, il ne faut pas travailler le dimanche, mais il faut partager le travail. Partager ? Ah oui, un gros mot.

Hervé Kempf.

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